Le duende : qu’est-ce que c’est ?

Du flamenco à l’énigme de la création : un parcours en cinq étapes

Le flamenco est un art unique qui comprend bien des facettes. L’une d’elles est le duende ou plus précisément le duende flamenco. Il s’agit d’une notion difficile à expliciter car elle fait appel à quelque chose d’intangible, voire d’indéfinissable. Et c’est un mot, d’ailleurs, qui demeure espagnol : on ne le traduit pas.

Cependant, tentons quand même l’expérience… Le duende : qu’est-ce que c’est ?

1. Le duende est-il un don ?

On pourrait avancer qu’il s’agit d’un don spécial que certains artistes possèderaient naturellement et qui serait lié à l’art andalou du flamenco. Mais comment savoir, dès lors, si quelqu’un possède ou non le duende ?

Une sorte de charisme propre au flamenco andalou

Quand on dit d’une personne qu’elle « a du duende », on exprime l’idée selon laquelle ce ou cette artiste possède une forme de charisme lorsqu’il ou elle se met à danser, à chanter ou à jouer de la guitare ou des percussions.

Cette expression renvoie donc en première approche à ce qu’une personne dégage de manière naturelle durant une performance, et au talent inné qui la pousse à donner le meilleur d’elle-même, jusqu’à frôler la perfection du geste ou du son.

Au-delà de la raison

Le duende est donc un concept qui va au-delà de la raison. Il en appelle directement aux émotions que l’artiste provoque sur le public durant son interprétation. Il fait aussi allusion à ce moment où l’interprète se donne corps et âme sur la scène.

Mais il est possible d’aller plus loin, car le duende va aussi au-delà de la subjectivité et de la personnalité : il fait surgir quelque chose que l’artiste ne possède pas mais qui – plutôt – le possède.

La guitare, instrument privilégié du flamenco
La guitare est l’un des instruments privilégiés de l’art flamenco.

2. Une brève histoire du mot

Pour répondre à la lancinante question « le duende : qu’est-ce que c’est ? », une approche philologique peut se révéler intéressante. D’où vient ce terme ? Comment est-il apparu dans la culture andalouse du flamenco ?

Si la philologie nous aidera à mieux saisir le caractère énigmatique de ce phénomène, c’est avec le poète Federico García Lorca que nous accéderons à sa signification contemporaine.

L’étymologie du duende

L’étymologie du mot duende renvoie à l’expression composée « dueño de la casa », qui signifie propriétaire de la maison. L’expression se serait figée en duen- de [la casa].

Selon le dictionnaire espagnol, le duende est un esprit fantastique, un démon qu’on retrouve dans certains contes traditionnels hispaniques et qui arbore soit une figure de vieux ou de jeune garçon. Il habite dans des maisons où il cause bien des troubles et du fracas.

Ce sens se retrouve lorsqu’on parle de duendes au pluriel, pour qualifier de petits démons de la terre (comparables aux gnomes ou aux elfes) qui rôderaient dans les chaumières et autour d’elles.

Le duende flamenco selon la philologie espagnole

Récemment, José Javier León, un philologue spécialiste de la question, a reconstruit une généalogie du terme et de son emploi dans le milieu du flamenco. Il mentionne notamment trois utilisations métaphoriques apparues progressivement dans le monde de la musique.

Les duendes seraient d’abord des « falsetas [voix aigües], des floreos [vibrations] ou des ornements de cordes de guitare après la phrase chantée ou dansée ».

Le terme apparaîtrait ensuite à Séville au début des années 1920, où il désigne des « gorgoritos [des roulades de sons ou des borborygmes] sans paroles, des plaintes, des interpolations vocales, des jeux mélismatiques et gutturaux ».

Enfin, le philologue signale les duendes de la famille Álvarez Quintero : dans leur œuvre intitulée Los duendes de Sevilla, les protagonistes parcourent un chemin ésotérique en faisant usage des duendes de la voix et de la guitare.

Le duende, démon de la maison
Les duendes sont de malins génies qui peuplent les chaumières et les campagnes.

3. Le duende selon García Lorca

Les duendes sont donc soit de petits esprits malins, soit des techniques musicales. Mais au singulier, « le » duende, qu’est-ce que c’est ? Pour cerner la signification actuelle de la notion, il faut aller à la rencontre du plus connu de ses commentateurs : le poète Federico García Lorca.

Jeu et théorie du duende

Celui-ci enquêta sur ce sujet et livra la synthèse de ses réflexions dans le court texte intitulé Jeu et théorie du duende. Comme on va le voir, García Lorca est bien plus qu’un commentateur : en fait, c’est lui qui fonde le sens actuel du duende au singulier.

L’essai Jeu et théorie du duende [Juego y teoría del duende] est la transcription d’une conférence donnée à Buenos Aires et à La Havane en 1933. L’écrivain y fait usage du terme dans deux sens distincts.

Une qualité qui déborde

D’un côté, il le considère comme une forme de qualité de la musique qui se manifeste lors de certaines performances : « Le merveilleux chanteur El Lebrijano, créateur de la Debla, disait : “Les jours où je chante avec du duende il n’y a personne qui puisse être avec moi” ; la vieille ballerine gitane La Malena s’exclama un jour en entendant jouer un morceau de Bach par Brailowsky : “Olé ! ça a du duende !” »

Un « style vivant »

D’un autre côté, Lorca explique que « le duende est un pouvoir et non un faire, c’est lutter plutôt que penser. “J’ai déjà entendu dire à un vieux maître guitariste : “El duende n’est pas dans la gorge ; le duende monte de l’intérieur depuis la plante des pieds.”

« C’est-à-dire, continue García Lorca, que ce n’est pas une question de faculté, mais de vrai style vivant ; c’est-à-dire que c’est du sang ; c’est-à-dire que c’est une culture très vieille, une création en acte. »

Cette façon d’envisager le duende le rapproche d’un mystère difficile à capturer. Cherchant à rénover la langue et à créer de nouveaux termes, García Lorca en amplifie le sens immatériel, sans plus toutefois faire référence aux démons de jadis.

Ainsi, dans ses textes, le duende devient un pouvoir qui échappe au protagoniste ; c’est quelque chose qui vit. Cela s’infiltre dans les veines et dépasse celui ou celle qui l’accueille.

Garcia Lorca jeune au piano
Avec son essai Jeu et théorie du duende, le poète García Lorca a construit le sens contemporain de la notion.

4. La fortune populaire du terme

Dans son essai, le poète signale par ailleurs que le duende peut exister dans n’importe quel art et dans n’importe quel pays, bien qu’il se rencontrerait davantage dans la musique et dans la danse espagnoles.

Ce faisant, il ouvre la voie à une formidable expansion sémantique et géographique du terme, ce qui lui fait courir le risque de se transformer en cliché.

En Espagne

En Espagne désormais, chaque personne (surtout étrangère) qui apprend le flamenco veut avoir du duende. Vous souhaitez prendre un verre et quelques tapas ? Rendez-vous Au duende du coin. Le mot est parfois devenu enseigne et jouet exotique.

Dans le monde

En dehors d’Europe, les journalistes l’utilisent pour décrire des attitudes de personnalités espagnoles très diverses : les exploits scéniques de Rosalia ou, de façon plus incongrue, le jeu de tennis de Rafael Nadal !

Un chanteur non hispanophone tel que Nick Cave s’approprie le mot et l’emploie pour décrire la manière dont il compose ses chansons d’amour… Bref, il semble qu’il y ait désormais du duende partout ! Et pourtant, on ne sait toujours pas très bien ce que c’est…

5. Finalement, le duende : qu’est-ce que c’est ?

Comment expliquer la passion des artistes à conquérir le duende ?  Comment rendre compte de ce magnétisme et de cette magie qu’ils laissent derrière eux, lorsqu’ils sortent de scène ? Le duende ne met-il pas un mot sur un type de contamination, sur une présence qui se diffuse aussi bien auprès du spectateur que de l’interprète ?

Un « pouvoir mystérieux »

On pourrait se contenter de renvoyer à la célèbre phrase de Goethe, citée par García Lorca : « c’est un pouvoir mystérieux qu’aucun philosophe ne pourra expliquer. »

On pourrait aussi se satisfaire d’une définition scientifique, comme celle proposée par Anselmo González Climent, l’inventeur de la science du flamenco (flamencología) : selon lui, le duende est « un état spécial de la grâce flamenca ».

Pourtant, on resterait sur notre faim. C’est pourquoi, pour conclure, nous allons (très) rapidement tenter une approche philosophique du duende.

Une expression de la voix moyenne

Associons-le à la voix moyenne, que Jacques Derrida caractérisait négativement comme une opération « qui ne se laisse penser ni comme une passion ni comme une action d’un sujet sur un objet, ni à partir d’un agent, ni à partir d’un patient, ni à partir ni en vue d’aucun de ces termes. »

Un retour à l’indéchiffrable, donc ? Non, mais plutôt à l’hésitation sur l’attribution de l’action.

Pour que le duende apparaisse, il faut se laisser faire et pourtant travailler dur, il faut se laisser envahir des pieds jusqu’à la tête en passant par le cœur. Le duende existe alors tel un démon qui nous habite un temps ; il apparaît chez nous comme en sa demeure.

Le duende accepte de venir à nous lorsque, lui offrant un conduit, nous lui prêtons notre chant, notre corps ou nos instruments ; bref, lorsque nous acceptons de devenir le simple moyen d’une « création en acte ».

Envie d’écouter un peu de musique ou d’en savoir plus sur le flamenco ? N’hésitez pas à aller jeter une oreille du côté de la guitare envoutante du regretté Paco de Lucia. Ou vous pourrez aussi vous laisser charmer par la première minute de cet excellent reportage (en espagnol)…

Références

Jacques Derrida, Marges de la philosophie, Minuit, Paris, 1972.

Anselmo González Climent, Flamencología : Toros, cante y baile, Escelicer, Madrid, 1964.

José Javier León, El duende, hallazgo y cliché, Athenaica, Madrid, 2018.

Federico García Lorca, Jeu et théorie du duende, Allia, Paris, 2008.

Rédaction par Nicolas Delforge, fan des musiques du monde, rédacteur web et philosophe !

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